E2 : Lucistela
Présentation
Édition : Peter Andersen
Collaboration : Santiago Fernández Mosquera (bibliographie) et Jean-Noël Sanchez (traduction)
Description succincte
- Témoins : 1 manuscrit
- Sigles : E2
- Longueur totale des témoins : 23 pages
- Témoin publié et transcrit : E2
- Longueur du témoin publié : 1327 vers et 7639 mots
- Référence numérique : vers de l'edition de Flores Martín (2010)
- Auteur : anonyme
- Lieu : Espagne
- Date : 1580/1595
- Source : L6
Facsimilés
- E2 (1595 ; Madrid RB, Ms. II-460, fol. 98r-109v)
La seconde version espagnole de la légende du Bon Pécheur est une comédie anonyme intitulée Lucistela. Elle est conservée dans un manuscrit unique de la fin du XVIe siècle composé de 17 cahiers avec un total de 372 feuillets. Ce manuscrit contient 17 comédies dont six de Lope de Vega (1562-1635), une attribuée à (Ambrosio de) Morales (1513-1591) et dix anonymes, toutes des témoins uniques dont beaucoup sont encore inédit. Lucistela est la sixième des 17 comédies dont chacune couvre 10 à 28 feuillets. Avec 1327 vers sur 12 feuillets, Lucistela fait partie des pièces les plus courtes. À la fin de deux comédies, douze loas sont insérés, six anonymes et six de Lope de Vega. Une loa (louange) est un prologue faisant l'éloge d'une personne, par exemple le notable d'une ville, et présentant aussi l'argument de la pièce.
L'histoire suit les Gesta Romanorum plus fidèlement que la nouvelle de Timoneda. L'auteur a sans aucun doute eu accès à une édition de ce recueil, peut-être en français, mais plus probablement en latin. Découverte récemment, la comédie a fait l'objet d'une thèse publiée en ligne en 2010 et incluant une édition accompagnée d'un facsimilé intégral du manuscrit en noir et blanc. Le Bon Pécheur s'appelle Gregorio conformément à la tradition et comme dans la nouvelle de Timonoda, tous les autres personnages sont affublés de noms fantaisistes. Sa mère s'appelle Lucistela et donne son nom à la comédie. La servante de la mère s'appelle Floriana. Roselis est le nom du père adoptif de Gregorio, Celidor celui de son frère adoptif. L'agresseur est nommé Lucerno, mais n'apparaît pas sur la scène sauf sa tête que Gregorio ramène du champ de bataille. Les autres personnages sont anonymes. Hormis la thèse, la recherche ne s'est pas encore intéressée à cette adaptation théâtrale fort originale. L'originalité principale est d'avoir porté la légende à la scène. Ce changement formel multiplie naturellement le nombre des répliques qui est déjà élevé dans la plupart des versions narratives. Avec 269 répliques, Lucistela explose le record détenu jusque-là par le Gregorius de Hartmann qui contient 113 passages au discours direct.
Lucistela s'inscrit dans la Contre-Réforme espagnole, mais avec plus de légèreté que le drame jésuite. La tendance religieuse se traduit par la transformation de l'agresseur en luthérien (v. 607, 798). L'une des modifications majeures est la création d'un nouveau père adoptif nommé Roselis. Il explique lui-même à Gregorio comment il l'a pris en charge (v. 535-546) : Gregorio fut bien trouvé par un pêcheur, puis présenté à un abbé conformément à la tradition ; cependant, l'abbé ne confia pas l'enfant au pêcheur, mais à Roselis et celui-ci ne l'a pas seulement élevé, mais lui a également procuré un enseignement indépendamment de l'abbé. Selon Martín (2010, p. 48-51), son nom, Roselis, est un composé de deux fleurs, la rose et le lys, et exprime la beauté et la noblesse. Celui de son fils, Celidor, est quant à lui un composé de deux vices, car il dérive de « celos » (jalousie) et de « cólera » (colère) (ibid., p. 49). Le nom de la mère est un composé de deux éléments lumineux et dérive de « luz » (lumière) et de l'espagnol « estrella » (étoile) ou du latin « stella ». Le nom de sa servante, Floriana, est une contraction de « flor » (fleur) et « Ana », la mère de Marie, symbole de miséricorde et de grâce. Le nom de l'agresseur fait écho à celui de l'héroïne mais en négatif. La seconde partie du nom rime à la fois avec « infierno » (enfer) et « Averno » (Averne), l'une des entrées du monde souterrain selon Virgile (Géorgiques, IV, 493).
Le manuscrit commence par une page avec le titre « Comedia De Lucistela » et une liste de 22 personnages dont 17 anonymes et 7 présentés collectivement (trois chasseurs, deux pages et deux Romains). Tous ces personnages ont au moins une réplique dans la comédie qui commence après une page blanche et se divise en trois journées. L'action s'étale sur une période d'environ 30 ans. Gregorio a 12 ou 13 ans au moment de la dispute (v. 310) et passe 16 ans en mer (v. 1129, 1155). Malgré l'adaptation de la légende aux contraintes scéniques, l'auteur arrive à suivre la trame assez fidèlement et n'opère qu'une seule permutation. L'agression de la mère est retardée et seulement relatée après le départ de Gregorio pour le pays de ses parents (v. 600). La première journée (v. 1-350) décrit les événements jusqu'au départ du père et se divise en sept scènes si l'on considère qu'une scène commence par l'entrée d'un nouveau personnage ou une sortie. La seconde journée (v. 351-923) est presque deux fois plus longue. Elle commence par la naissance de l'enfant, se termine avec le mariage et se compose de 19 scènes selon cette division. La troisième et dernière journée (v. 924-1327) se divise en huit scènes allant de la découverte du second inceste aux retrouvailles à Rome.
La comédie est anonyme et ne livre pas d'éléments intrinsèques permettant de la dater. Le seul indice de datation incontournable est la référence à la Réforme luthérienne. Une analyse métrique conduit Martín à classer la comédie dans la période 1576-1587 (2010, p. 124). Certains éléments suggèrent qu'elle est antérieure à 1590. Un terminus ante quem certain est la date de la copie réalisée très probablement en 1595 puisqu'elle se situe entre deux comédies datées de cette année. Lors de l'assemblage des 17 cahiers en un seul, il est toutefois pensable que la chronologie ait été quelque peu perturbée. Le texte est en castillan et Martín situe l'original quelque part dans le nord de l'Espagne (ibid., p. 121). Elle reconnaît que les indices sont trop fragiles pour situer l'original avec plus de précision dans le temps et dans l'espace. Une hypothèse alléchante serait l'attribution du texte à Lope de Vega. Six des 17 comédies du manuscrit sont de lui, de même que six des 12 loas. Il est connu pour avoir écrit plusieurs centaines de comédies dont beaucoup sont perdues. Ses comédies d'attribution certaine ont paru en 25 volumes entre 1604 et 1647, par exemple Barlán y Josafá en 1611. Cette comédie religieuse traite d'une autre légende médiévale faisant partie des Gesta Romanorum et présente donc une certaine similitude avec Lucistela. Si l'attribution de cette comédie anonyme à Lope de Vega est plus intuitive qu'argumentative, cette piste mérite sans doute réflexion.