A : Histoire du roi Arménios
Présentation
Édition : Fouad Mlih
Collaboration : Peter Andersen
Description succincte
- Témoins : 9 manuscrits
- Sigles : A-1 à A-9 (manuscrits complets selon la chronologie relative : A-1 à A-8, manuscrit incomplet : A-9)
- Longueur totale des témoins : 350 pages
- Témoin publié et transcrit : probablement A-1 (provisoirement la traduction française d'A-8)
- Longueur du témoin publié : 364 lignes dans A-1 (644 lignes et 4992 mots dans la traduction française d'A-8)
- Référence numérique : lignes du témoin transcrit (provsiorement les lignes de la traduction française d'A-8)
- Auteur : anonyme
- Lieu : Proche Orient
- Date : 1340/1400 (ou 1340/1474)
- Source : probablement L4 (ou L6)
Facsimilés
- A-1 (1474 ; Vatican, Borg. ar. 98, fol. 41v-54v) – EN COPYRIGHT, en noir et blanc
- A-2 (1579 ; Vatican, Vat. sir. 37, fol. 106v-123v) – EN COPYRIGHT
- A-3 (20/04/1580 ; Jérusalem, MS 274, fol. 33v-50v)
- A-4 (1600/1676 ; Oxford BL, MS. Greaves 29, fol. 66r-81r)
- A-5 (1600/1700 ; Beyrouth, nº 621, fol. 107v-116r) – EN COPYRIGHT, en noir et blanc
- A-6 (1823 ; Berlin SB, Sachau 43, fol. 148r-168r)
- A-7 (c. 1840 ; Birmingham, Syriac 449, fol. 56r-74r)
- A-8 (c. 1883 ; Paris BnF, Arabe 4791, fol. 141v, 143r-187v) – en noir et blanc
- A-9 (1300/1400 ; Vatican, Vat. ar. 175, fol. 279r-295v) – EN COPYRIGHT
(Présentation provisoire par Peter Andersen)
La seule version extra-européenne de la légende du Bon Pécheur est celle publiée en 1888 en traduction française par Émile Amélineau (1850-1915). Elle est le huitième de 16 textes d’un recueil intitulé Contes et Romans de l’Égypte chrétienne et porte le titre Histoire du roi Arménios. Le protagoniste y est présenté comme roi de Tarse et son histoire est prêtée à un certain « Goussima », évêque de Tarse. La ville de Tarse, dans le sud de l’actuelle Turquie, était le centre d’un évêché latin entre 1099 et 1360, mais aucun évêque ne se nommait ainsi. Tarse n’a jamais été la capitale d’un royaume non plus. La ville faisait partie du royaume d’Arménie qui a connu 29 souverains entre sa fondation en 1080 et sa conquête par les Mamelouks en 1375, mais aucun d’entre eux ne s’appelait Arménios. Le cadre spatio-temporel est donc purement fictif.
L’histoire se divise en deux parties distinctes. La première, la plus courte, fait l’éloge d’Arménios, de son épouse Jassi et de leur piété. Un jour, Satan suggère au roi des Magous d’attaquer le royaume de Tarse. À la veille de la bataille, Arménios et Jassi implorent le secours divin et un premier ange leur annonce que les troupes ennemies seront anéanties. Juste avant l’aube, un tremblement de terre se produit et une armée d’anges apparaît. Celle-ci fait périr tous les assaillants sauf le roi des Magous qui est toutefois grièvement blessé. Grâce au conseil d’un second ange, Arménios arrive à le guérir. Reconnaissant, le roi des Magous se convertit et se fait baptiser.
Cette première partie (1-215) est étrangère à la légende du Bon Pécheur qui occupe les deux derniers tiers du récit (216-644). La seconde partie suit la trame narrative de la légende de très près. Armémios tombe malade et un troisième ange lui annonce une mort imminente. Avant de mourir, il s’adresse à ses enfants dont seul le fils est nommé. Il s’appelle Jean. Pour le consoler de la mort de son père, les vizirs l’invitent à un festin où il s’enivre. À son retour chez lui, il couche avec sa sœur et la met enceinte. En apprenant la grossesse, il la quitte, prend l’habit monacal et se fait pardonner ses péchés. Après la naissance, la sœur fait fabriquer trois tablettes, une d’or, une d’argent et une d’ivoire, et écrit sur celle en ivoire que le père de l’enfant est son oncle, sa mère sa tante. Sur une feuille de papier, elle donne des instructions quant à l’éducation de l’enfant. Celui-ci est confié à un fleuve, puis trouvé par un pêcheur et recueilli par le supérieur d’un monastère construit en l’honneur du martyr Jacques l’Intercis. Le fleuve qui n’est pas nommé doit être le Berdan qui a une longueur de 124 km, arrose la ville de Tarse et se jette dans la mer Méditerranée. Jacques l’Intercis est un saint perse martyrisé le 27 novembre 420, puis coupé en morceaux, d’où son nom. De nombreux monastères et églises lui sont consacrés, mais aucun à proximité de Tarse. Dans le récit, le supérieur donne la tablette d’argent au pêcheur pour qu’il élève l'enfant et conserve lui-même celle d’or. Un jour, l'enfant trouvé se dispute avec ceux du pêcheur qui lui apprennent qu’il n’est pas leur frère. L’abbé le lui confirme, insiste pour qu’il revête l’habit monacal, mais finit par lui donner la tablette d’or. Le protagoniste qui reste anonyme tout au long du récit vend la tablette au marché pour s’acheter un cheval et pour s’armer en vue de devenir soldat. Il quitte le pays de son enfance et se rend dans celui de sa mère qui est attaqué par un roi dont l’origine n'est pas précisée. Le protagoniste libère le pays, fait prisonnier l’assaillant et se fait ensuite proposer le mariage par sa mère spontanément. Après avoir épouse son fils, la reine découvre la tablette dans les « lieux d’aisances » (460) où son époux la cache. Il quitte ensuite sa mère, rencontre un pêcheur, s’achète une chaîne et jette lui-même la clef dans la mer. Il se fait ensuite conduire par le pêcheur sur une île où il passe « un grand nombre d’années » (503). Ailleurs, dans un pays non spécifié, un patriarche explique en mourant à son roi que le Seigneur veillera à désigner un successeur, mais aucune voix divine ne retentit dans le ciel. Après la mort du patriarche, le roi envoie ses serviteurs chercher un moine qui puisse occuper cette fonction. Le Seigneur les dirige vers le pêcheur qui retrouve la clef durant leur visite. Le pénitent est ensuite nommé patriarche dans le royaume. Sa mère qui a entretemps commencé à perdre la vue se rend auprès de lui pour se confesser, mais aussi pour guérir. Le patriarche la guérit et révèle sa propre identité. Le récit se termine par une prière à Marie.
Le lien de ce texte avec la légende du Bon Pêcheur est évident, mais Amélineau ne la connaissait pas et songeait seulement à une influence du mythe d’Œdipe (I, p. xx). Il ne précisa pas sur quels manuscrits les 16 récits de son recueil reposaient. Il expliquait seulement ceci : « Les contes ou romans que je publie ont tous été recueillis par moi dans la Basse et la Haute-Egypte ; la plupart sont une traduction de l’arabe, d’autres une traduction du copte » (I, p. x). Il était persuadé que les récits qu’il connaissait seulement en arabe étaient composés « primitivement en copte » (I, p. xlii). Son terminus post quem pour leur rédaction était la mort de l'ermite copte saint Pacôme vers 348. Son terminus ante quem était la conquête sassanide de l’Égypte entre 618 et 621 : « De cette époque date la décadence complète de la race copte » (I, p. xliii).
En 1891, le savant allemand Reinhold Köhler (1832-1892), bibliothécaire de Weimar, fut le premier à rapprocher le récit recueilli par Amélineau de la légende du Bon Pécheur. Il proposa un résumé de cette « variante copte » (« koptische Variante ») sans s’interroger sur la localisation du manuscrit qui sous-tendait la traduction française. En 1905, le savant français Émile Galtier (1864-1908), bibliothécaire au Musée des antiquités égyptiennes, attira pour la première fois l’attention sur la similitude du récit avec le texte néo-araméen édité en 1896 par Mark Lidzbarski (sigle NA). Il supposa une origine byzantine sans proposer une nouvelle date. Il critiqua aussi la traduction en corrigeant « lieux d’aisances » en « lieu de repos » et précisa que « roi des Magous » signifiait « roi de Perse ». En 1944, l’orientaliste allemand Georg Graf (1875-1955) établit un corpus de huit manuscrits dont le plus ancien, incomplet, date du XIVe siècle selon un catalogue (A-9). La courte notice de Graf n’a jamais été citée dans la recherche relative à la légende du Bon Pécheur. Les rares spécialistes à avoir analysé le texte arabe se sont toujours contentés de la traduction française d’Amélineau. La datation extrêmement précoce de la rédaction originale a été tantôt défendue (Van der Lee 1969, Elstein 1986), tantôt contestée (Sparnaay 1959, Murdoch 2012), mais personne n’a eu la curiosité de rechercher le manuscrit traduit. Comme Amélineau cite un mot arabe en notes, tout le monde pouvait constater que l'original était rédigé dans cette langue. Grâce à l’expertise de l’imminent orientaliste Alin Suciu, chercheur à l’Université de Göttingen, recommandé par Nathalie Bosson, maître de conférences à l'Université de Genève, le manuscrit d’Amélineau fut enfin identifié en août 2025 alors que notre projet était déjà fort avancé et que la traduction française de 1888 était classée parmi les textes tardifs sans appartenance avérée au corpus de la légende du Bon Pécheur. Il s’agit du manuscrit Paris BnF, Arabe 4791, qui porte la date du 1er juillet 1887 (A-8), probablement celle de l'acquisition par la Bibliothèque nationale. Le manuscrit est un don d’Amélineau qui a dû le recueillir au Caire en 1883 lors de son voyage en Égypte. Suciu a ajouté un manuscrit de Jérusalem à la liste de Graf, amenant le corpus provisoire à neuf manuscrits. Dans certains d'entre eux, le fils du roi Arménios s'appelle Alexandre comme dans le texte néo-araméen. Selon son analyse qui se fonde sur un relevé partiel, le corpus se divise en deux rédactions, une proche de la légende du Bon Pécheur, une plus éloignée mais présentant des affinités avec le texte néo-araméen. Nos sigles provisoires sont donc amenés à évoluer.
Les huit autres manuscrits sont tous antérieurs à celui de Paris. La copie la plus ancienne provient d’un recueil composite de quatre manuscrits originalement distincts (A-9). Elle fait partie de la quatrième partie que l’on date du XIVe siècle, mais elle est incomplète. Le début manque. D’après les indications dont nous disposons actuellement, la fin confirme qu’il s’agit bien du même récit que celui recueilli et édité par Amélineau. Une note lui donne ce titre arabe : « قصة ارمانيوس » (Histoire d’Arménios). Nous optons provisoirement pour celle de la traduction française d’Amélieau et espérons d’intégrer prochainement des orientalistes dans notre équipe. Aucun des manuscrits répertoriés par Graf n’a encore été étudié par un spécialiste. La présentation actuelle du texte sur cette page repose exclusivement sur les catalogues occidentaux disponibles en caractères latins. Le manuscrit de Berlin qui date très vraisemblablement de 1823 (A-6) contient une rédaction qui diverge légèrement de celle traduite par Amélineau et semble plus complet.
En 1895, le manuscrit fut résumé en allemand par son ancien propriétaire Eduard Sachau (1845-1930) qui l’avait légué en 1884 à la Königliche Bibliothek zu Berlin. Selon ce résumé, l’abbé s’appelle « Gregorius » (I, p. 752). C’est la preuve irréfutable que ce texte appartient bel et bien au corpos de la légende du Bon Pécheur. Selon le manuscrit de Berlin, la mère entre à la fin dans une abbaye. Ce détail supplémentaire concorde avec la version des Gesta Romanorum, la source la plus vraisemblable du récit. L’inscription de la tablette concorde presque littéralement avec la seconde version latine qui est antérieure au milieu du XIVe siècle (L2) mais celle-ci ne mentionne pas la nomination de la mère à la tête d’une abbaye. Si la date proposée par le catalogue du Vatican pour le manuscrit incomplet (A-1), à savoir le XIVe siècle, est exacte, un manuscrit latin des Gesta Romanorum parvint très tôt en Orient. Les manuscrits proviennent majoritairement des territoires situés aujourd’hui entre la Turquie, la Syrie et l’Iraq (A-2, A-5, A-6, A-7, A-9). Quatre sont d’Égypte (A-1, A-3, A-4, A-8). L’auteur du texte maîtrisait visiblement le latin bien qu’une version byzantine intermédiaire perdue ne puisse pas être exclue. Si la date du catalogue du Vatican est en réalité trop précoce, il est possible que la source du texte arabe soit l’une des trois premières éditions imprimées des Gesta Romanorum, car elles parurent entre 1472 et 1474. L’une des trois datations du second manuscrit le plus ancien (A-1) est l'année 878 selon l’hégire. Cette année correspond à la période entre le 29 mai 1473 et le 17 mai 1474. La version imprimée des Gesta Romanorum aurait connu une diffusion fulgurante si c’est bien un incunable du Rhin inférieur qui fut traduit en arabe dès l'année 878 selon l'hégire.