D2 : Marcus waz gewaltig

Présentation

Édition : Peter Andersen

Description succincte

  • Témoins : 7 manuscrits
  • Sigles : D2-1 à D2-7 (D2-1 à D2-5 : témoins datés ; D2-6 à D2-7 : témoins non datés)
  • Longueur totale des témoins : 86 pages
  • Témoin publié et transcrit : D2-2
  • Longueur du témoin publié : 591 lignes et environ 3364 mots (D2-1)
  • Référence numérique : lignes du témoin transcrit D2-1
  • Auteur : anonyme
  • Lieu : Allemagne du Sud, probablement la Bavière
  • Date : 1325/1420, probablement 1400/1420
  • Source : probablement deux manuscrits de L4 dont une avec la version abrégée

Facsimilés

  • D2-1 (1400 ou 1420 ; London BL, MS Add. 10291, fol. 94vb-101ra, autre sigle L1)
  • D2-2 (1424 ; Berlin SB, Ms. germ. qu. 1484, fol. 94va-100vb, autre sigle B4)
  • D2-3 (1459 ; Munich BSB, Cgm 4376, fol. 163v-172r, autre sigle M7, numérisations en noir et blanc)
  • D2-4 (1461 ; Neckarszimmern, sans cote, fol. 100v-107v, autre sigle H3)
  • D2-5 (1470 ; Heidelberg, cpg 101, fol. 68v-72r, autre sigle H5)
  • D2-6 (1400/1435 ; Zurich, Ms. Car. C 113, fol. 82v-88r, autre sigle Z2)
  • D2-7 (1450/1500 ; Munich BSB, Cgm 696, fol. 126v-130r, autre sigle M5, numérisations en noir et blanc)

D2-2-94v (1424) Berlin SB (détail)

Marcus was gewaltig, D2-2, 1424, fol. 94va
Berlin SB, mgq 1484


La seconde ou troisième version allemande du Bon Pécheur est une traduction des Gesta Romanorum conservée dans sept manuscrits du XVe siècle. Avant l’invention de l’imprimerie, la version continentale latine de ce recueil (L4) connut un nombre considérable de traductions allemandes, huit selon Peter Hommers (1968, p. 131). Selon ce spécialiste, ces traductions sont indépendantes les unes des autres et se sont succédé à un rythme soutenu en l’espace d’un demi-siècle. Seule une des huit traductions, celle qu’il appelle la rédaction IV, contient l’histoire du Bon Pécheur. Celle-ci se caractérise par le rejet du protagoniste dans l’anonymat et l’absence d’allégorèse.

Ces traductions allemandes ont suscité une recherche relativement modeste et n’ont pas encore fait l’objet d’une édition critique. En 1872, Hermann Oesterley recensa 24 manuscrits allemands (p. 8, 197-236 : no 112-135) et en donna le contenu. Il fut le premier à signaler un manuscrit avec le Bon Pécheur, celui de Zurich (D2-6, p. 212). Juste avant la mise sous presse de son édition, il signala l’existence de plusieurs autres manuscrits dont il n’avait pas eu connaissance au début de la rédaction, notamment cinq à Klosterneuburg (p. 751). L’un d’entre eux était en allemand (Cod. 690, K2), mais Oesterley semble avoir l’ignoré.

Le corpus des témoins fut porté à 48 en 1965 par Hommers dans sa thèse sur les traductions allemandes des Gesta Romanorum. Elle parut en 1968 et constitue à ce jour la principale référence pour cet ensemble de textes. Le corpus de Hommers se compose de 43 manuscrits, 3 incunables et 1 édition de 1538. Il répertoria consciencieusement le contenu de tous ces témoins, les dota de sigles et les classa en quatre groupes : les rédactions I-IV. Il subdivisa deux de ces rédactions en sous-groupes par l’adjonction d’une lettre : IIa-g, IIIa-c.

En mai 2025, le Handschriftencensus répertoria 61 manuscrits allemands des Gesta Romanorum. La plupart d’entre eux contiennent une centaine d’histoires. Les deux ayant le plus grand nombre d’histoires sont un manuscrit de Londres (L1) et un manuscrit de Berlin (B4), chacun avec 124 histoires. Ils appartiennent tous deux à la rédaction IV et inclut le Bon Pécheur (D2-1 et D2-2 selon les sigles de notre projet). Seules 109 des histoires appartiennent au corpus latin d’Oesterley, car un bloc de 14 histoires (ch. 44-57) est une insertion de l’Histoire des sept sages de Rome, en latin Historia septem sapientum. Une histoire du recueil allemand (ch. 58) est en outre absente de la tradition latine et pose la question du périmètre des Gesta Romanorum. Oesterley édita pêle-mêle en 283 chapitres toutes les histoires latines qui était associées de près ou de loin aux Gesta Romanorum. S’il est clair que les récits de l’Histoire des sept sages de Rome ne relèvent pas du corpus des Gesta romanorum, il est possible d’y intégrer des récits comme celui ajouté par le traducteur allemand de la rédaction IV. C’est implicitement l’option de Hommers.

Outre les 61 manuscrits actuellement répertoriés par le Handschriftencensus, deux autres ont été vendus aux enchères, un en 1933, un autre le 3 mai 2023 pour 7500 €. Ce dernier appartient au groupe IIe selon la description réalisée avant la vente et ne contient donc pas le Bon Pécheur. Celui vendu en 1933 à Lucerne contenait peut-être cette histoire, mais semble définitivement perdu. Il ressort des catalogues ou des numérisations en ligne que les autres manuscrits qui se sont ajoutés au corpus depuis la thèse de Hommers ne contiennent pas cette histoire non plus. Bien que le nombre des histoires dans trois manuscrits ne soit pas encore connu, le travail fondamental de Hommers nous permet d’estimer que le corpus comprend environ 4400 histoires. Les histoires des différentes rédactions sont souvent les mêmes. Il semble que celle du Bon Pécheur en est la plus volumineuse. Sa longueur explique sans doute son rejet par tous les traducteurs sauf un. L’impressionnante transmission allemande des Gesta Romanorum qui se poursuivit jusqu’aux premières années du XVIe siècle témoigne de la popularité de ce recueil dans l’espace germanophone. Elle dépasse de loin celle des grands classiques de l’époque des Hohenstaufen, comme l’Iwein de Hartmann (16 manuscrits et 18 fragments), la Chanson des Nibelungen (13 manuscrits et 24 fragments), le Tristan de Gottfried (10 manuscrits et 20 fragments), voire le Parzival de Wolfram si les fragments ne sont pas pris en compte (16 manuscrits, 72 fragments et 1 édition).

L’histoire éditoriale des Gesta Romanorum en langue allemande est tout aussi impressionnante. Aux quatre éditions anciennes recensées par Hommers, Udo Gerdes ajouta en 1981 cinq autres et lista aussi neuf éditions partielles entre 1759 et 1975. L’édition la plus complète parut en 1842 avec 111 histoires. Selon le Handschriftencensus, Burchard Wachinger († 2023) annonça en 1983 une nouvelle édition d’après un manuscrit de Munich (M3), Marco Brösch en 2005 une autre d’après un manuscrit de Trèves (T1). Le Bon Pécheur n’a été retenu dans aucune des 19 éditions répertoriées et n’a donc jamais été imprimé. La version numérique présentée sur ce site en est l’édition princeps. Voici 19 éditions partielles des Gesta Romanorum (GR, ch. d’après Oesterley) en allemand, toutes sans le Bon Pécheur :

  • Brandis 1478 : 47 histoires (GR : 31) → Hommers 1968, p. 53 (J6)
  • Prüss 1478/1479 : 47 histoires (GR : 31) → Hommers 1968, p. 53 (J5)
  • Knoblochtzer 1483 : 47 histoires (GR : 31) → comme J5
  • Schobser 1489 : 95 histoires (GR : 89) → Hommers 1968, p. 49 (J4)
  • Brandis 1494 : 47 histoires (GR : 31) → Gerdes 1981, col. 31 (comme J5)
  • Hüpfuff, 1512 : 47 histoires (GR : 31) → Gerdes 1981, col. 31 (comme J5)
  • Knoblouch 1520 : 47 histoires (GR : 31) → Gerdes 1981, col. 31 (comme J5)
  • von Aich 1528 : 47 histoires (GR : 31) → Gerdes 1981, col. 31 (comme J5)
  • Cammerlander 1538 : 129 histoires (GR : 113) → Hommers 1968, p. 57 (J7)
  • Bodmer / Breitinger 1757, p. 241-271 : 12 histoires (GR : no 174, 157, 167, 106, 77, 129, 71, 194, 134, 103, 55, 249) d’après Z2 (= D2-6)
  • Keller 1841, p. 1-173 : 111 histoires (GR : 100) d’après M1
  • Schmeller 1841, p. 411-416 : une histoire (GR : no 103) d’après M1
  • Wackernagel 1859, col. 933-940 : deux histoires (GR : no 55, 103) d’après Z2 (= D2-6)
  • Vetter 1889, p. 451-456 : quatre histoires (GR : no 210, 215, 54, 103) d’après M1 et Z2
  • Keinz 1894, p. 146-153 : une histoire versifiée (GR : no 134) d’après Munich BSB, Cgm 5249/45 (notre sigle M12)
  • Stammler 1933, p. 11-13 : une histoire (GR : no 195) d’après B4 (= D2-2)
  • Erben 1961, p. 62-66 : deux histoires (GR : no 89, 103) d’après Dessau, Landesbücherei, Hs. Georg. 231.8° (notre sigle D9)
  • Stammler 1963, p. 20-22 : deux histoires (GR : no 186, 124) d’après H3 (= D2-4)
  • Heger 1975, p. 258-262, 267 : quatre histoires (GR : no 89, 191, 210, 136) d’après M1

Cette longue liste ne tient pas compte de la traduction complète des 181 chapitres la Vulgate que Johann Georg Theodor Grässe publia en 1842 (I, p. 1-287 ; II, p. 1-143) ni de sa modernisation de 12 chapitres de la traduction allemande des Gesta Romanorum d’après un manuscrit de Jacob Grimm (B3, p. 144-170) ni de celle de l’une des éditions anciennes de la liste ci-dessus (p. 171-224).

L’histoire du Bon Pécheur suit de près la version brève de L4 et omet donc la pénitence sur le rocher. À peine le protagoniste et sa mère se sont-ils confessés qu’une voix émanant du ciel leur pardonne. Sur les 28 manuscrits de L4 que nous avons identifiés, 13 contiennent la version longue, 15 la version brève dont le plus ancien, le manuscrit d’Innsbruck de 1342 (L4-1). Nous n'avons pas réussi à déterminer si le modèle de la traduction allemande s’apparente à un manuscrit particulier. Les sept témoins de cette traduction sont très similaires sauf D2-7 qui abrège fortement. Ils semblent issus d’un archétype commun qui est sans doute proche du témoin le plus ancien, celui de la British Library (D2-1). C’est ce manuscrit que nous avons choisi pour l'édition princeps. La date de son colophon est ambigüe et peut être interprétée comme étant soit le 23 juin 1400 soit le 3 juin 1420 : « Anno etc. Milesimo Quadricentisimo vicesimo die tercio die mensis junij finitus est liber per manus H. de wey. ». Le filigrane pourrait éventuellement permettre de trancher la question. Le copiste a abrégé son nom à tel point qu’une identification devient difficile, voire impossible. À en juger d’après son dialecte, il était Bavarois et plutôt originaire du sud de la Bavière, voire de l’Autriche ou du Tyrol. Les autres témoins proviennent aussi majoritairement de cette partie de l’aire germanophone. Les manuscrits font précéder le texte d’un long titre qui sert de sommaire : « Von der fraun, die daz chind in dem truchlein in daz mer werffen hiez, dez si von irem pruder geswengert wazz » (« La femme qui fit mettre dans un coffret et jeter à la mer l’enfant qu’elle avait eu avec son frère ») (D2-1). Dans un souci de brièveté, nous avons retenu l’incipit comme titre de cette version.

Le groupe IV se compose de huit manuscrits, mais l’un d’entre eux (Berlin SB, mgq 942, B3, 1464) ne contient qu’une sélection de 63 histoires dont 49 issues des Gesta Romanorum. Comme la tradition latine, les traductions allemandes des Gesta Romanorum intègrent généralement l’Histoire des sept sages de Rome, une légende d’origine orientale qui connut une immense popularité en Occident à partir du XIIe siècle. Comme la légende du Bon Pécheur, celle des Sept Sages de Rome repose sur un archétype français, la version A en prose du premier quart du XIIIe siècle. Celle-ci inspira au début du XIVe siècle une adaptation latine, la version H, dont l’incipit ressemble à s’y méprendre à ceux des Gesta Romanorum : « Poncianus in civitate Roma regnauit prudens valde ». Cette version latine, souvent intégrée aux Gesta Romanorum, fut traduite dans de nombreuses langues vernaculaires, après 1400 également en allemand. Le nombre des chapitres est lié à la structure du texte. Après la mort de sa première femme, l’empereur romain Pontianus fait élever son fils Diocletianus par sept sages loin de sa patrie. Au bout de sept ans, Diocletianus retourne dans son pays natal, mais comprend dans une vision qu’une mort cruelle l’y attend à moins qu’il garde le silence pendant sept jours. Sa belle-mère l’accuse de viol et le fait condamner à mort. En racontant chacun une histoire, les sept sages parviennent à retarder l’exécution de sept jours. Chacun de leurs récits est contrebalancé par un récit de l’impératrice, sauf le dernier, ce qui conduit à 14 chapitres dans la tradition allemande. Seul le groupe I, la traduction néerlandaise des 181 chapitres de la Vulgate, est dépourvu de cette interpolation.

Un seul des 61 manuscrits allemands est susceptible d’être antérieur à 1400, Munich BSB, Cgm 54 (M1). En 1880, Anton Schönbach le data de la seconde moitié du XIVe siècle avec pour seul argument un passage de deux lignes qui lui paraissait correspondre à cette période (p. 73). Cette vague proposition s’est imposée sans vérification. Il est donc possible que toute la tradition allemande soit postérieure à 1400. Les différentes rédactions allemandes ont peut-être toutes vu le jour seulement dans la première moitié du XVe siècle. Celle du groupe IV qui se caractérise par le nombre élevé de chapitres et l’absence d’allégorèse pourrait en être la première, surtout s’il s’avère que le manuscrit londonien date de 1400 et non de 1420. Le terminus post quem théorique est la rédaction initiale des Gesta Romanorum qui n’est guère antérieure à 1325. Il est toutefois improbable que cette traduction allemande ait d’abord existé pendant près d’un siècle sans susciter la moindre trace manuscrite, puis engendré subitement entre 1400 et 1470 l’intense production de copies qu’attestent les huit manuscrits.

Les sept manuscrits avec le Bon Pécheur datent de cette période et ont été dotés par nous de sigles en fonction de leur âge avec une priorité aux manuscrits datés. Dans le cas où plusieurs parties sont datées, seule la date de la copie des Gesta Romanorum est prise en compte : D2-1 (1400/1420), D2-2 (1428), D2-3 (1459), D2-4 (1461), D2-5 (1470). Selon différents critères rappelés dans la page dédiée aux témoins, les deux derniers manuscrits peuvent être datés avec une certaine approximation : D2-6 (v. 1430), D2-7 (v. 1470). Hormis D2-7, ils se caractérisent par une grande stabilité textuelle. Seul le copiste anonyme de D2-7 opère des interventions conséquentes pour abréger le texte. Quatre copistes révèlent leur identité en se nommant « H. de wey » (D2-1), « Jorius » (D2-2), « Johanne[s] Fabri de sancto monte » (D2-4) et « Johan[ nes] de werdea » (D2-5). Le copiste de D2-4 eut droit à une entrée dans la première édition du Verfasserlexikon sans que le moindre lien fût établi avec les Gesta Romanorum (Zülch 1933). Cette entrée disparut logiquement dans la seconde édition où l’on trouve seulement son homonyme, le poète et juriste Johannes Fabri de Donauwörth († 1505), recteur de l’Université de Leipzig à partir de 1486. Il se nommait « Johannes Fabri de Werdea », mais ne copia aucun des manuscrits des Gesta Romanorum. C’est un troisième homonyme qui réalisa D2-5 en 1470 à Burgau. Il copia aussi en 1474 une traduction de Niklas von Wyle en tant que recteur de l’école de Burgau et Ichenhausen, aujourd’hui deux communes du district de Günzburg dans l’ouest de la Bavière.

Dans D2-1, les Gesta Romanorum sont suivis d’une traduction du traité d’échecs de Jacques de Cessoles, mais le registre n'est pas conservé. Nous trouvons aussi ce traité dans D2-2, D2-3 et D2-6. Initialement, D2-3 avait très vraisemblablement 124 chapitres dans le même ordre que D2-1 et D2-2, mais 20 feuillets manquent dans la section des Gesta Romanorum, notamment les 15 premiers. Ainsi les 12 premiers chapitres sont perdus. D2-4 suit l’ordre des trois autres manuscrits exception faite de la permutation des chapitres 67 et 68. En outre, le chapitre 20 est omis. Dans D2-5, Johannes de Werdea conserva tous les chapitres sauf deux (ch. 113 et 122) qu’il remplaça par d’autres n’appartenant pas à la tradition latine, les chapitres 17 et 67 dans sa compilation. Par ailleurs, il déplaça de nombreux chapitres, sans doute dans le souci d’accroître la cohérence thématique du recueil. Quatre chapitres du début (ch. 5-8) manquent aujourd’hui en raison de la perte du second feuillet. La configuration de D2-6 est comparable aux autres. En raison de la perte des 12 premiers feuillets, les chapitres 1-18 manquent. Ce manuscrit avait initialement 124 chapitres. Le copiste de D2-7 n’a pas seulement abrégé les textes, mais aussi opéré une sélection ne retenant que 51 des 124 chapitres. Il conserve toutefois l’ordre traditionnel.

La complexité de la rédaction IV en particulier et celle du corpus allemand des Gesta Romanorum apparaît dans le tableau Excel accessible par la page décrivant les 201 chapitres différents que nous avons relevés. Le tableau est incomplet et n'a pas encore été soumis à une vérification. Toute correction sera la bienvenue.