NL : Van die godlike wonderlike dispensaci ende gheboerte des heylighen paeus sinte Gregorius

Présentation

Édition : Peter Andersen

Collaboration : Patrick del Duca (traduction) et Frank Willaert (relectures)

Description succincte

  • Témoins : 5 éditions anciennes
  • Sigles : NL-1 à NL-5 (NL-1 à NL-4 : selon la chronologie, NL-5 : rédaction abrégée)
  • Longueur totale des témoins : 73 pages
  • Témoin publié et transcrit : NL-1
  • Longueur du témoin publié : 1167 lignes et 7632 mots (NL-1)
  • Référence numérique : lignes de l’édition princeps NL-1
  • Auteur : anonyme, peut-être Gerard Leeu
  • Lieu : Pays-Bas, probablement Gouda
  • Date : 1481
  • Source : L6-3 ou L6-4

Facsimilés

  • NL-1 (Gouda, Gerard Leeu, 1481 ; Munich BSB, 2 Inc.c.a. 1058, fol. [97]va-[105]vb)
  • NL-2 (Delft, [Jakob van der Meer], 1483 ; Utrecht BU, Moltzer 2 J 17 fol (Rariora), fol. [90]ra-[98]ra)
  • NL-3 (Zwolle, Peter van Os, 1484 ; La Haye KB, 171 E 20, fol. [97]va-[105]vb) – EN COPYRIGHT (contenu des pages)
  • NL-4 (Anvers, Henrick Eckert van Homberch, 1512 ; La Haye KB, KW 227 A 5, fol. [69]va-[75]vb) – EN COPYRIGHT (contenu des pages)
  • NL-5 (Zwolle, Peter van Os, 1485 ; La Haye KB, 171 E 22, fol. 121va-125vb) – EN COPYRIGHT (contenu des pages)

NL-1-97v (1481) Munich BSB (détail)

Van die godlike wonderlike dispensaci ende gheboerte des heylighen paeus sinte Gregorius, NL-1, 1481, fol. 97v
Munich BSB, 2 Inc.c.a. 1058


La version néerlandaise de la légende du Bon Pécheur constitue le chapitre 81 d’une traduction de l’édition latine des Gesta Romanorum. Cette traduction parut le 30 avril 1481 à Gouda dans l’officine de Gerard Leeu. Cet imprimeur avait publié la version latine huit mois plus tôt, le 23 août 1480 (L6-4). Le traducteur anonyme se servit probablement de cette édition latine. Dans leur conception générale, les deux éditions de Gouda sont très similaires et leur parenté se confirme par le nombre des chapitres. Avant l’édition néerlandaise, le recueil n’avait connu que quatre éditions latines et seules les deux dernières comptent 181 chapitres. L’édition latine de Gouda est issue de la précédente édition de Cologne (L6-3) et en diverge très peu, y compris dans la mise en page. Il n’est donc pas totalement exclu que la traduction néerlandaise soit issue de l’édition de Cologne. Dans ce cas, Leeu aurait réalisé son édition latine et son édition néerlandaise à partir du même exemplaire latin et aurait simplement terminé la version latine qui n’était qu’une simple copie avant l’autre version qui requérait une transposition dans la langue vernaculaire. Dans le chapitre 81, l’unique différence notable entre les éditions latines de Cologne et de Gouda est l’absence de sous-titre au début de l’allégorèse dans l’édition de Cologne et ici la version néerlandaise ne comporte pas de sous-titre non plus. Une comparaison plus approfondie entre les trois éditions pourrait probablement déterminer le modèle précis de la version néerlandaise mais le seul chapitre sur le Bon Pécheur ne livre pas d’indices suffisants.

L’édition néerlandaise se compose de 181 chapitres comme son modèle latin, mais ils sont numérotés jusqu’à 182, car le chapitre 137 fut d’abord oublié, puis inséré a posteriori après le chapitre 163 où l’on le compta comme le chapitre 164. Ainsi, la numérotation néerlandaise suit celle de l’édition latine jusqu’au chapitre 163 tout en sautant du chapitre 136 au chapitre 138, mais est supérieure à la fin à partir du chapitre 165 qui correspond au chapitre 164 du modèle latin. Cette erreur de numérotation ne fut corrigée dans aucune des trois rééditions.

Une innovation de l’édition néerlandaise est l’illustration de sept chapitres. L’édition princeps compte sept xylographies, mais l’exemplaire de Munich, le seul disponible en ligne, n’en comporte que cinq. Dans cet exemplaire, deux feuillets manquent, le premier et le huitième, et le premier feuillet comportait une illustration du chapitre 1. L’autre illustration manquante aurait dû être imprimée sur une page qui est restée vide de l’exemplaire de Munich au début du chapitre 18 (fol. [30]/d 6v). La troisième édition parue en 1484 à Zwolle dans l’officine de Peter van Os reprend les sept gravures et en ajoute deux autres au début des chapitres 17 et 107. Trois des sept illustrations initiales dont celle du chapitre 81 furent réutilisées une troisième fois en 1485 par Peter van Os dans une réédition du Seelentrost néerlandais (GW M41151). L’artiste anonyme de ces gravures a été appelé « The first Gouda woodcutter » par William Martin Conway (1884, p. 221-222). Dans les exemplaires complets, les sept gravures de l’édition princeps illustrent les chapitres 1 (pleine page avec deux scènes), 18 (pleine page avec six scènes), 20 (pleine page avec quatre scènes), 45 (demi-page avec une seule scène), 81 (pleine page avec six scènes), 103 (pleine page avec cinq scènes) et 110 (pleine page avec six scènes). L’histoire du Bon Pécheur est donc l’un des chapitres les plus richement illustrés.

NL-1-97r (1481) Munich BSB

Van die godlike wonderlike dispensaci ende gheboerte des heylighen paeus sinte Gregorius, NL-1, 1481, fol. 97r
Munich BSB, 2 Inc.c.a. 1058

Les six scènes se lisent de bas en haut. La première scène montre en bas à gauche le grand-père coiffé d’une couronne et allongé dans un lit devant ses enfants, la seconde en bas à droite le frère en train de commettre l’inceste avec sa sœur dans le lit d’une autre pièce, la troisième au milieu à gauche trois moines découvrant l’enfant flottant dans une caisse, la quatrième au milieu à droite un combat entre deux armées et un combattant décapité tombant de son cheval, la cinquième en haut à gauche un prêtre mariant le fils à sa mère, la sixième en haut à droite la mère en train de se confesser à son fils devenu pape et coiffé d’une tiare. La pénitence sur le rocher qui a retenu l’attention des autres illustrateurs de la légende du Bon Pécheur n’est pas représentée dans l’édition néerlandaise.

Gerard Leeu est considéré comme le plus important imprimeur néerlandais du XVe siècle. Il est né vers 1445 à Gouda dans la province actuelle de la Hollande-Méridionale. On suppose qu’il se forma à Cologne auprès d’Ulrich Zell. C’est lui qui fit paraître vers 1474 l’édition latine des Gesta Romanorum dont est directement issue celle de Leeu. Ce dernier est attesté comme imprimeur à Gouda entre 1477 et 1484 où il publia environ 68 ouvrages, et entre 1484 et 1493 à Anvers où environ 148 livres sortirent de ses presses. Il mourut à Anvers en 1492 d’une blessure et son dernier ouvrage parut à titre posthume. En 1623, visiblement sans connaître d’autres productions de l’officine de Leeu, Valerius Andreas lui attribua la paternité des éditions latines du Dialogus creaturarum et des Gesta Romanorum parues en 1480 à Gouda (p. 315 : « Gerardvs de Leevv, apud Batavos vixit, & ſcripſit Dialogum Creaturarum mortalizatum. Et Geſta Romanorum moralizata. Gaudæ, 1480. fol. »). L’hypothèse d’Andreas fut reprise en 1713 en néerlandais par Ignatius Walvisch (p. 230) et en 1883 en allemand par Jakob Franck (p. 123). Cette supposition n’est pas en revanche pas discutée par Maria Elisabeth Kronenberg dans sa biographie néerlandaise de 1921. Comme il le fit avec les Gesta Romanorum, Leuu édita à la fois une version latine (GW M22260) et une version néerlandaise du Dialogus creaturarum (GW M22277). Elles parurent le 3 juin 1480 et le 4 avril 1481 et coïncidèrent donc à quelques semaines près avec celles des Gesta Romanorum. Bien qu’intuitive et non étayée d’arguments positifs et portant originalement sur les seules versions latines, l’hypothèse d’Andreas ne peut pas rejetée comme infondée. Il revient à la recherche de se demander si elle pourrait être étendue aux traductions néerlandaises. Les éditeurs qui rédigeaient eux-mêmes sous l’anonymat les textes qu’ils éditaient sont en effet nombreux.

Jugée à l’aune du nombre des exemplaires conservés, l’édition latine dont 23 exemplaires sont répertoriés fut un meilleur succès que la traduction néerlandaise dont seulement 12 exemplaires sont connus (et non 13 comme indiqué, semble-t-il par erreur, par le GW). La version néerlandaise connut trois rééditions jusqu’en 1512, avec un succès déclinant, puisque seuls cinq, six et quatre exemplaires des éditions suivantes nous sont parvenus.

Si la traduction néerlandaise est fidèle au modèle latin, la grande originalité de l’édition vernaculaire est l’ajout des sept gravures à scènes multiples au début de certains chapitres. Le talent du premier graveur de Gouda n’égale sans doute pas celui de son confrère qui réalisa les gravures du recueil hagiographique édité en 1502 à Strasbourg par Sébastien Brant. La finesse des gravures alsaciennes est supérieure à celles de Gouda. Dans leur traitement iconographique de la légende du Bon Pécheur, ils ont néanmoins tous deux employé le même procédé en illustrant plusieurs épisodes dans une seule et même gravure. Chacun à leur manière, ils présentent le récit comme une bande dessinée. Dépourvue d’illustrations, la version latine des Gesta Romanorum éditée par Leeu s’adressait à un public érudit intéressé avant tout par le texte, la version néerlandaise à des lecteurs moins instruits et plus avides d’images. C’est sans doute la raison pour laquelle Leeu décida d’ajouter des gravures. Qu’il traduisît personnellement les Gesta Romanorum en néerlandais ou non, il est certain que la légende du Bon Pécheur lui plût tout particulièrement puisqu’il chargea son graveur de lui consacrer une pleine page avec non moins de six scènes.

La gravure en pleine page est probablement la cause de l’intégration du Bon Pécheur dans un recueil allemand extrêmement populaire, le Großer Seelentrost (Grande consolation de l’âme). Le Handschriftencensus en recense actuellement 59 manuscrits dont dix fragments. Le recueil fut imprimé au moins 30 fois entre 1474 et 1800. Il est formellement rédigé comme un dialogue entre un père et un fils au sujet des Dix Commandements. Le père explique les règles à son fils en les illustrant de récits exemplaires. Dans son édition de 1959, Margarete Schmitt compte 184 récits et 40 commentaires. Elle situe l’original entre 1340 et 1360 (p. 118⁕, 124⁕), soit dans le centre de l’Allemagne, plus au nord (p. 133⁕). Le manuscrit le plus ancien (sigle K) est de 1373 et non de 1473, comme l’affirmait péremptoirement Conrad Borchling (1900, p. 24) en prenant l’année « lxxiii » pour une abréviation pour (14)73. Cette datation erronée a fait école bien que les successeurs de Borchling aient exprimé quelques réserves (Reidemeister 1915, p. 28 ; Schmitt 1959, p. 24⁕). Le manuscrit K représente la rédaction originale qui fut rapidement abrégée. La rédaction abrégée est représentée par tous les autres témoins : les manuscrits allemands, les deux adaptations scandinaves (deux manuscrits et un extrait) et les éditions allemandes et néerlandaises. Il n’y a pas de transmission manuscrite en néerlandais hormis les manuscrits contenant le seul exemplum final sur Alexandre le Grand. Dans une note manuscrite, la version suédoise est attribuée à Catherine de Vadstena (1322-1381), la fille de sainte Brigitte.

Aucun manuscrit allemand ou scandinave n’évoque Grégoire. Après vérification de neuf des 13 incunables et deux éditions postérieures à 1500, l’histoire du Bon Pécheur n’a été identifiée qu’une seule fois, dans la cinquième édition néerlandaise, publiée le 21 juillet 1485 à Zwolle par Peter van Os (sigle i). C’est lui qui avait publié la troisième édition des Gesta Romanorum le 26 mai 1484. La première édition néerlandaise du Großer Seelentrost parut en 1478 à Maartensdijk près d’Utrecht (sigle c), la seconde et la troisième en 1479 à Utrecht à cinq mois d’intervalle (sigles d et e), la quatrième à Haarlem le 9 août 1484 (sigle h). L’édition de Zwolle est très proche des trois précédentes, mais se caractérise par la présence des sept gravures en pleine page. Celle du titre est réemployée deux fois (fol. [1]r, [8]v, 92r). Deux des autres gravures proviennent de l’édition Gesta Romanorum publiée un an plus tôt, une sur saint Julien pour illustrer le Quatrième Commandement et celle sur Grégoire pour illustrer le Sixième Commandement. Dans les Gesta Romanorum, l’histoire de saint Julien est racontée dans le chapitre 18. Dans la cinquième édition néerlandaise du Großer Seelentrost, Peter van Os reprend le texte de l’une des trois éditions précédentes et l’illustre d’une gravure provenant du stock de bois repris à Gerard Leeu.

Pour agrémenter le Sixième Commandement, « Tu ne commettras pas l’adultère », il choisit une autre stratégie pour intégrer la belle gravure à six scènes qui représente l’inceste. Ce péché diffère certes de l’adultère, mais est implicitement inclus dans le Sixième Commandement. Peter van Os suit fidèlement le texte de l’une des précédentes éditions néerlandaises du Großer Seelentrost jusqu’au long exemplum sur Salomon. Il se termine par la rencontre de ce roi avec la reine de Saba. C’est ici que Peter van Os décida d’insérer à la fois la gravure et le récit du Bon Pécheur, entre les lignes 26 et 27 de la page 214 de l’édition de Schmitt. Il rédigea une brève introduction de 12 lignes où il résuma l’histoire tout en précisant que le protagoniste ne devait pas être confondu avec Grégoire le Grand. Il abrégea le récit de moitié, mais garda le début et la fin sans modifications majeures. Il supprima en revanche les passages dialogués que sont nombreux dans les épisodes centraux. Il renonça aussi à l’allégorèse et termina l’interpolation par les dernières lignes du récit évoquant la nomination de la mère comme abbesse par son fils.

Cette interpolation manque dans la sixième édition néerlandaise du Großer Seelentrost, publiée en 1491 par Peter van Os. C’est une édition pauvrement illustrée. La seule gravure en pleine page est celle qui avait servi trois fois en 1485. Les gravures illustrant les Quatrième et Sixième Commandements ont disparu. Les deux bois qui remontaient à 1481 avaient peut-être fini par s’user. Cela pourrait expliquer la suppression de l’interpolation de 1485 avec le Bon Pécheur. Il est également possible que Peter van Os ait subi des critiques pour cette insertion, car la fin heureuse du récit est impropre à constituer un avertissement.